À l’école des maris

Avril 2015

 

L’arbre à palabre. Un lieu important dans les villages africains où les habitants se réunissent pour discuter, boire du thé, nourrir les enfants ou se coiffer les uns les autres. Au Niger, c’est là aussi que les hommes de nombreux villages se rencontrent deux fois par mois. Ils discutent contraception, préparation à l’accouchement, et polio.

 

« Au Niger, c’est l’homme qui détient le pouvoir de toute chose. C’est lui qui décide si sa femme continuera de faire des enfants ou pas, quels sont les moyens investis pour traiter les problèmes de santé, etc. Ors, tous les programmes dans ce domaine se sont toujours axés vers la femme. Nous avons compris que nous devions sensibiliser les maris plutôt que les femmes pour ces questions », explique Mohammed Haldara, directeur de l’ONG Songes. C’est à partir de ce constat qu’en 2008, Songes a créé l’école des maris, soutenu par le Fond des Nations unies pour la population (UNFPA). Promouvoir l’accouchement assisté, les consultations prénatales et l’élaboration d’un planning familial fait partie des priorités que s’est fixées l’ONG.

 

Centres de santé

 

« Il faut que les femmes accouchent dans les centres de santé », affirme Mohammed Haldara, qui se soucie tant de la santé de la mère que de celle de l’enfant. Mais, dans de nombreux cas, les Nigériennes continuent d’enfanter chez elles. « Elles ne font pas confiance aux sages femmes, qui sont souvent jeunes et préfèrent se tourner vers les matrones. D’autre part, même si elles ont été sensibilisées, les hommes leur interdisent parfois de se rendre au centre. Soit pour des questions d’argent, soit parce qu’ils ne veulent pas qu’un homme touche leur femme, soit parce qu’ils ne comprennent pas l’importance que cela peut avoir », explique le directeur. À cela s’ajoute un esprit de tradition. « Je suis né à la maison, mon père aussi et mon grand-père aussi. Pourquoi mon enfant devrait-il naitre dans un centre de santé ? », rétorquent de nombreux pères de famille à leur épouse.

 

Souvent négligées par les Nigériens, les consultations prénatales sont aussi promues par l’école des maris. Elles permettent de préparer la naissance et d’éviter que l’enfant ne meure pendant l’accouchement. Depuis que son époux fréquente l’école, Nihoussa est obligée de s’y rendre. « Mon mari m’emmenait déjà au centre de santé pour accoucher », explique la jeune femme. « Mais depuis qu’il est à l’école des maris, c’est lui qui prend tous mes rendez-vous de consultations. Il m’oblige à y aller et s’il a trop de travail pour m’accompagner, il envoie toujours quelqu’un à sa place », poursuit-elle.

 

Le taux de fécondité le plus élevé

 

Le taux de fécondité du Niger est le plus élevé du monde avec 6,76 enfants par femmes. « Avoir beaucoup d’enfants, c’est un signe de pouvoir, une richesse », explique Mohammed Haldara. La promotion de la contraception est souvent perçue comme une politique gouvernementale pour empêcher les femmes d’avoir des enfants et lutter ainsi contre l’explosion démographique. « Ce n’est pas l’objectif. Mais pour des questions de santé et de bien-être, il est important d’espacer les naissances d’au moins deux ans. C’est ce que nous expliquons aux maris », poursuit le directeur de Songe.

« En fait, être à l’école des maris cela nous aide à sortir de l’ignorance », explique l’un des étudiants. « Religieusement, la femme est soumise à son mari, mais les hommes abusent souvent de ces responsabilités », poursuit-il.

 

L’écho de la connaissance

 

L’école des maris fonctionne sur le principe d’une chaine. Lorsque Songe arrive dans un village, l’ONG commence par aller à la rencontre les agents de santé, des chefs religieux et du chef de village pour leur exposer son projet. Ceux qui sont intéressés sont appelés à s’inscrire. Douze d’entre eux sont ensuite sélectionnés pour devenir des « maris modèles ». « Ce sont eux qui porteront les couleurs de l’école des maris, des badges, des sacs, des vestes à l’effigie de l’école », précise un étudiant. Les « douze » se rencontrent deux fois par mois en présence d’un coach et identifient les problèmes liés à la santé de la reproduction et débattent des solutions. Ensuite, chacun d’entre eux se rend les maisons des villageois installés dans un cercle de sept kilomètres pour rendre compte de ce qui a été discuté.

« L’école des maris cela permet de changer les préjugés », explique la femme d’un mari membre. « Avant les autres me regardaient de travers parce que je prenais la pilule. Maintenant, je ne me cache même plus pour aller la chercher ! », renchérit Aissa Doulla, elle aussi épouse d’un « mari – modèle ». L’association permet effectivement de lever de nombreux tabous dans les villages nigériens et de décomplexer les couples. Cette manière de sensibiliser aux questions de santé remporte un franc succès. Aujourd’hui, des écoles des maris ont été installées dans plus de mille villages nigériens. L’idée commence même à s’exporter et certaines écoles sont en expérimentation au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Togo et au Nigeria.